Ce jour là, sous les ors de cette grande institution internationale, à Paris, ils font le lancement de la BD « PoliCité : de la confrontation à la confiance », à l’occasion de la Journée internationale du vivre-ensemble en paix.
C’est une forme de consécration pour le projet qu’ils mènent depuis deux ans : une recherche-action sur les rapports entre la police et la population. Une aventure à laquelle nous participons et que nous avons déjà racontée (lire ici et là)
Après deux ans et demi de travail, une cinquantaine d’entretiens réalisés à Vaulx-en-Velin, des séjours d’étude notamment à Montréal et une « conférence citoyenne », une bande dessinée vient d’être publiée.
Et oui. C’est notamment sous forme de BD que le projet PoliCité se décline.
Une manière de communiquer le plus largement possible les résultats de l’enquête et de fournir un support à la discussion sur les rapports entre la population des quartiers, particulièrement les jeunes, et la police.
« La police aime bien nous narguer »
Il y a quelques mois, quand nous avions rencontré Naïm , un des « leaders » du projet PoliCité, il nous avait résumé l’un des premiers enseignements tiré de l’enquête :
« A Vaulx-en-Velin, les jeunes ne parlent pas de contrôles au faciès. Ils ne contestent pas le fait d’être contrôlés mais reprochent surtout aux policiers la manière dont ils leur parlent ».
Cette question du tutoiement, interdit par le code de déontologie aux forces de l’ordre, est au coeur de la BD.
On y voit dessiné Yacine, 22 ans, présenté comme un « chef d’équipe dans une société de transport » :
« J’ai déjà eu affaire à eux. Ils aiment bien nous narguer. Ils savent qu’on va s’énerver. Je me suis déjà fait contrôler et ça s’est mal passé. Ils nous tutoyaient. Ça arrive surtout en ville.
Comme on vit à l’écart du centre-ville, ils doivent avoir une image de nous qui les empêche de nous parler normalement.
Du coup forcément, on réagit pas toujours très bien et on tombe dans un cercle vicieux ».
A chaque fois, dans la BD, la personne mise en scène évoque une solution pour améliorer ces rapports entre police et population.
« La solution c’est qu’on aille parler avec eux. Quand on se rapproche, ils commencent à nous connaître et on peut discuter du problème autour d’une table, évoque Yacine ».
« En ville, on était les personnes-type qu’il fallait contrôler, qui s’habillent en survêt-casquette », dit Bouzid, 27 ans, coordinateur jeunesse.
Lui-même a agi sur ses propres représentations après avoir rencontré un policier dans le cadre de son travail.
Dans la première partie de cette bande-dessinée, il est question d’une police qui « aime narguer », de « l’appréhension quand on croise la police », du « ton employé », des « contrôles musclés » et de personnes qui n’appellent pas la police même si elles se font agresser.
Anaïk Purenne est chercheuse à l’ENTPE. Elle assure la scientificité de la démarche PoliCité. Elle est elle-même croquée dans la BD :
« Ce sont des expériences directes. La plupart des interviewés ont conscience de faire partie d’un groupe social qui est l’objet d’une surveillance spécifique de la part de la police : la jeunesse. »
Elle ajoute :
« Le dernier résultat de l’enquête montre que le ciblage des contrôles sur la jeunesse et les tensions qui en résultent peuvent avoir des conséquences très négatives. Ça les amène à nourrir un sentiment d’injustice, d’impuissance et d’exclusion. (…) ça leur donne le sentiment d’être des citoyens de seconde zone ».
« Comment peut-on dépasser les tensions ? »
« Après avoir détaillé la vision des jeunes de la police, il a donc fallu réfléchir aux moyens de changer les choses », raconte la BD.
C’est l’objet d’un chapitre 2 « Comment peut-on dépasser les tensions ? »
Les jeunes de PoliCité ont notamment rencontré un général de la gendarmerie qui les a écoutés puis a martelé « la solution est de dialoguer, ne pas réagir par le conflit ».
Ce fut une « révélation », est-il écrit dans la BD.
« Les jeunes ont pu constater qu’il y avait des policiers réglo ».
Et les policiers, qu’en pensent-ils ?
Le problème est que les policiers pensent que la population ne les aime pas. Et cela influence les comportements. C’est une question de représentation car selon une enquête du Défenseur des droits de 2017, 82% de la population dit faire confiance à la police.
Les Vaudais de PoliCité ont voyagé pour « trouver des solutions » :
- Au Royaume-Uni, pour rencontrer la Metropolitan police de Londres et les associations qui travaillent sur le sujet des contrôles appelés en Angleterre « stop and search ».
- Au Canada, pour rencontrer des universitaires et la police de Montréal (SVPM). Les jeunes ont été particulièrement marqués par ce séjour, notamment en participant à des patrouilles « Cobras ».
Pour rapprocher les visions et créer du dialogue, des rencontres à huis clos ont été organisées entre membres de PoliCité et policiers.Trois soirées animées par Yazid Kherfi, un ancien braqueur qui a créé « Médiation nomade ».
Nous avons rencontré également Yazid Kherfi qui tire un premier bilan de ces trois soirées :
« Quand on dit que le dialogue est impossible entre les jeunes et la police, ce n’est pas vrai. Mais il faut accepter le conflit. Chacun a des solutions. La réponse est locale. Désormais, les policiers doivent faire confiance à des jeunes référents. C’est fragile car il y a encore trop de préjugés de part et d’autre. »
Autre moment clé, la conférence citoyenne les 15 et 16 décembre derniers. Des policiers, des gendarmes et des habitants de Vaulx-en-Velin ont été réunis pour échanger, le temps d’un week-end, sur les (mauvais) rapports entre les forces de l’ordre et la population.
Des discussions ont pu émerger des grandes propositions que la BD reprend en postface.
>A (re)lire Police contre habitants : une première « conférence citoyenne » à Vaulx-en-Velin
> A voir : la présentation de la conférence de consensus :
Le Projet PoliCité fait des petits
Quelles suites données à ce projet PoliCité ?
Localement, les jeunes de PoliCité ont démarré des rencontres dans les établissements scolaires. Ils sont notamment intervenus dans un collège de Vaulx-en-Velin pour parler avec les élèves des rapports jeunes/police.
Parallèlement, les rencontres avec les gendarmes du Rhône continuent.
Le Colonel Thibaut Lagrange, le commandant du groupement du Rhône, était présent à la Conférence citoyenne en décembre dernier et, le 17 mai, à l’Unesco pour le lancement de la BD. Il ne tarit pas d’éloges sur le projet :
« On était à Vaulx-en-Velin en décembre dernier. On a appris dans l’égalité. La connaissance mutuelle, c’est la clé. Quand on ne se connaît pas, on s’affronte. »
La quinzaine de jeunes de PoliCité ont été ou vont être invités à visiter différentes unités de gendarmerie dans le Rhône : une unité spéciale à Givors, une brigade fluviale et le centre opérationnel.
L’expérience de la conférence citoyenne va également être dupliquée dans l’Yonne.
Christophe Gabriot, major de la brigade de préventions de la délinquance juvénile (BPDJ) de l’Yonne, a participé à ces échanges entre forces de l’ordre et population. Il était également présent à l’Unesco :
« Ça nous a appris à faire tomber les préjugés. On veut faire la même chose dans la petite ville de Joigny. On a une jeune brigade, certainement remplie de ces préjugés. »
Et il ajoute :
« Il faut faire bouger les lignes, recréer du contact avec la population. Aujourd’hui, les collègues des brigades sont submergés notamment par les tâches procédurales. Sans parler des jeunes gendarmes qui n’ont pas le sens du contact. Et nos équipements de protection (gilets pare balle notamment) n’aident pas à la rencontre ».
Surtout, le collectif PoliCité espère pouvoir intervenir dans les modules de formation des écoles de formation de gendarmes et de policiers.
Les membres de PoliCité souhaitent également continuer à travailler avec la police. Samia Bencherifa revient sur les trois soirées de rencontre entre jeunes et policiers vaudais :
« Ces soirées débats ont permis aux policiers et au jeunes de discuter et de faire évoluer la perception qu’ils ont l’un de l’autre. Il faut continuer ».
« PoliCité a changé notre vie »
En attendant, dans cette enquête sociologique, les jeunes des quartiers populaires n’ont pas seulement été objet de la recherche. Ils ont été également acteurs de cette « recherche-action », encadrés par une sociologue professionnelle, Anaïk Purenne, chercheuse à l’ENTPE qui a assuré la scientificité de la démarche. Ils ont organisé des voyages, rencontré des membres des forces de l’ordre (dont des hauts gradés), participé à des conférences, ou ont parlé à la presse.
A la tribune de l’Unesco, Naïm, 21 ans est revenu sur cette expérience. Voici le point de départ :
« On le sait, le regard que l’on peut avoir sur la banlieue et ses habitants n’est pas très flatteur (chômeurs, assistés, délinquants, voleurs, incultes, violents, intégristes, terroristes en puissance, et j’en passe…) Or, ce regard extérieur que l’on porte sur nous, il est d’une certaine façon intériorisé dès notre plus jeune âge et peut nous amener à nous penser comme on nous voit. A considérer que notre parole vaut moins qu’une autre, voire qu’on n’est moins intelligents que « les autres » ou qu’on peut moins réussir que « les autres ».
Et voilà le point d’arrivée :
« C’est comme si le projet nous conférait un véritable statut social. Ca m’a transformé de l’intérieur. Je ne vois plus les choses de la même façon. Je ne réfléchis plus de la même façon. Je n’aborde pas mon quotidien de la même façon.
(…) On m’invite à des colloques en dehors du projet PolCité, certains chercheurs sont devenus mes amis et me font relire leurs travaux pour avoir mon point de vue ».
Abdallah Slimani, 17 ans, finit sa terminale ES au lycée Doisneau de Vaulx-en-Velin. Idem, il a témoigné de la manière dont PoliCité a « changé [sa] vie ».
D’ « ado plutôt turbulent », comme il se décrit, il dit qu’il est devenu le bon élève qui a pu lui permettre d’être sélectionné par le programme prestigieux des Jeunes Ambassadeurs, un programme mis en place par le Département d’Etat à Washington. Il se destine à des études de sciences politiques, « quelque chose que je n’aurais jamais pu imaginer auparavant ».
« PoliCité nous a appris à se tenir durant les réunions et d’améliorer ma manière de m’exprimer et cela fut très enrichissant pour moi puisque cela m’a permis d’utiliser ces apprentissages dans ma vie courante et surtout au lycée. PoliCité m’a permis au fil du temps de me calmer en cours, de travailler, d’être assidu. Et puis PoliCité m’a donné gout à l’engagement, j’ai commencé à aimer assister aux réunions, il n’était plus question pour moi de me faire virer au contraire, j’y participais d’avantages ».
Quant à Ilyas Chaabi, il a comme projet de gravir le Mont-Blanc ou le Kilimandjaro avec les gendarmes du PGHM de Chamonix. Cette seule idée était inimaginable il y a seulement un an.
> Retrouver la BD avec cette liseuse :
Retour avec Anaïk Purenne sur les résultats de la recherche PoliCité.
Elle est chargée de recherches à l’Université de Lyon, au sein de l’UMR CNRS 5600 Environnement Ville Société et de l’ENTPE.
Alors que l’on avait jusqu’aux années 1990 très peu de recherches consacrées aux rapports entre la police et les jeunes, les travaux scientifiques se sont multipliés ces dernières années. L’enquête réalisée avec les jeunes et racontée dans la BD confirme à plusieurs égards les résultats des recherches existantes, notamment : les conséquences négatives liées à l’omniprésence des contrôles d’identité (beaucoup plus fréquents en France que dans d’autres pays européens malgré leur inefficacité) ou encore l’importance de la police dans la socialisation politique des jeunes et l’ampleur du sentiment d’injustice lié à la stigmatisation et aux contrôles répétés dont ils sont l’objet.
Mais notre enquête permet aussi d’aller plus loin et d’ouvrir de nouvelles pistes de recherche. Elle montre tout d’abord la prégnance des micro-agressions entre jeunes et policiers. Autrement dit, les tensions ne naissent pas (nécessairement) de comportements de violence ou de manifestations ouvertes de racisme, ce que les chercheurs appellent des discriminations « pures ». S’y s’ajoutent des micro-conflits du quotidien qui sont favorisés par le recours à des formes d’échange familières comme le tutoiement ou les confrontations verbales, auxquelles répondent les manifestations d’agressivité ou les provocations des jeunes. Le recours au droit est alors d’autant plus inefficace que : les jeunes sont aussi souvent partie prenante du phénomène par leurs comportements, ce que les policiers ne manquent pas de mettre en avant en cas de plainte ; ces pratiques se caractérisent par leur relative invisibilité et ne constituent pas (à la différence de ce qui a pu être montré dans d’autres enquêtes comme celle de Didier Fassin en banlieue parisienne par exemple) des infractions manifestes à la déontologie.
L’enquête que nous réalisons depuis trois ans permet ensuite de rappeler que ces tensions persistantes renvoient à des systèmes de représentations en opposition. Policiers et jeunes se voient chacun comme des camps adverses. Toutefois, si ces conflits ressemblent bien à une « guerre », la recherche PoliCité suggère que la métaphore de la « guerre de tranchées » est peut-être plus pertinente : pour caricaturer à l’extrême la situation, il n’y aurait, à la limite, nul besoin de pratiques policières déviantes ou de provocations juvéniles (ce qui ne revient pas à considérer que celles-ci n’existent pas !) pour qu’il y ait conflit, tant celui-ci est ancré dans les « grilles de lecture » et les imaginaires politiques des uns et des autres.
C’est sur ces représentations agissantes qu’il faut s’efforcer de travailler, en mobilisant la démocratie délibérative non pas pour « calmer le jobard » mais pour, comme le dit Yazid Kherfi, « accepter le conflit » et permettre la confrontation des points de vue et des valeurs. C’est ce que nous avons essayé de faire lors de la conférence citoyenne de consensus de décembre 2018.

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