Prise en plein débat du Sénat sur le budget, elle a pourtant accepté de nous rencontrer, quelques minutes seulement avant son intervention mardi 25 novembre à Grenoble.
Le thème de la séance était : « Vivre dans une société plurielle: politique, minorités et diversité religieuse ». Un thème à l’image de cette intellectuelle engagée qui en une vie semble en avoir vécu plusieurs.
Par Guillaume Dumas, étudiant à Sciences-po
« Quel est votre parcours ? » Cette simple interrogation suffit à voir dérouler une liste exhaustive des différentes étapes du cheminement d’Esther Benbassa. L’intellectuelle semble être rompue à l’exercice de l’entretien journalistique, telle une politicienne chevronnée.
Son élection comme sénatrice EELV du Val de Marne ne remonte pourtant qu’à 2011. « Ce sont les verts qui à l’époque m’ont approché : au début, je croyais que c’était une blague !», confie-t-elle. Loin du portrait classique de la militante de la première heure, elle explique son engagement politique avec un pragmatisme sans complexe :
« j’ai pensé qu'[avec la politique] on pouvait faire plus faire bouger les choses qu’à travers que ce que l’on fait habituellement en tant qu’intellectuel ».
La sénatrice des indignés
Les étudiants en journalisme à Sciences-Po Lyon couvrent l’événement de la Villa Gillet « Mode d’emploi », encadrés par Rue89Lyon. Vous pouvez lire l’intégralité de leur production sur la plateforme Villavoice.
Rue89Lyon
Faire bouger les choses , mais quelles « choses » ? Que ce soit concernant la PMA, le mariage pour tous, le changement d’identité de genre, ou encore la prostitution, la liste de projets de loi ou de rapports qu’Esther Benbassa a déposés au Palais du Luxembourg est longue.
Tous ont pour cœur de cible une cause à laquelle elle est attachée plus que tout : les discriminations. On l’appelle, paraît-il, la « sénatrice des indignés », rappelle-t-elle avec fierté.
Elle insiste à nous présenter son dernier rapport sur la lutte contre les discriminations, écrit en collaboration avec un élu UMP. Parmi ses propositions phares et osées : un enseignement étendu du fait religieux et le vote d’une loi sur les carrés musulmans. La femme, juive, immigrée en France quelques années après son alya, rappelle qu’elle a du batailler fort puisque le rapport n’a été voté qu’après une seconde lecture.
« Le Sénat est encore plus conservateur que la société (…) [mais] j’arrive à discuter, à faire des choses», constate-t-elle.
« Moi j’ai réussi mais je me dis que j’aurais pu être à leur place »
Pourquoi tant d’abnégation dans cette lutte pour les minorités? Née en 1950 à Istanbul, Esther Benbassa a grandi dans une famille de juifs séfarades, descendants d’expulsés d’Espagne. Sa mère a échappé à l’extermination de 82 % de ses coreligionnaires de Salonique, ville du feu Empire Ottoman, aujourd’hui située en Grèce.
« Je ne suis pas victime d’antisémitisme (…) Je n’ai pas beaucoup subi [de discriminations en Turquie] (…) Je venais de la classe moyenne supérieure, voire même de la bourgeoisie », avoue-t-elle pourtant.
Celle qui s’identifie comme athée évoque alors son empathie, centrale à son identité juive, pour expliquer son combat politique. «On ne choisit pas toujours d’immigrer. Je suis arrivée en France pour faire des études parce que j’étais bonne élève.
Moi j’ai réussi (…) [mais] je me dis que j’aurais pu être à leur place », estime-t-elle lorsqu’elle évoque le sort de beaucoup d’immigrés en France. Enseignante au secondaire, professeur d’université aux États-Unis, chercheuse au CNRS puis fondatrice de son propre centre d’études sur le monde séfarade.
Elle parle le ladino
Sa profession d’historienne pourrait lui donner envie de se réfugier dans le passé. Il n’en est rien. Le ladino, langue traditionnelle des séfarades, souvent évoquée dans ses travaux, a été quasiment décimée par la shoah et la politique linguistique de l’État d’Israël.
« Je l’ai encore parlé il y a deux ans avec mère mais que voulez-vous, des langues meurent, d’autres naissent », se résigne-t-elle.
Comme en témoignent ses valeurs progressistes, Esther Benbassa est une femme résolument tournée vers l’avenir.
Marine Le Pen, le djihadisme, la montée des nationalismes juif et français, une société « qui n’aime pas les jeunes » : ces phénomènes pointent tous vers un futur qui la préoccupe.
« Je ne connais pas de bons nationalismes (…) Je suis une juive du monde (…) Les juifs en tant que communauté historiquement diasporique ne sont pas faits pour le nationalisme. Ils ont su prospérer en s’ouvrant aux autres », rappelle-t-elle.
Un clin d’œil peut-être à David Rachline, nouveau sénateur FN d’origine juive à qui elle a refusé de serrer la main ?

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