Le taulard inconnu risque de sévères sanctions en publiant ses écrits, alors il est anonyme. C’est aussi pour protéger son identité que le nom de la prison dans laquelle il se trouve actuellement n’est pas révélé pour l’instant. C’est une prison de la région Rhône-Alpes, quelque part dans une zone grise près de l’autoroute, bref, une prison banale. Quand viendra l’heure de sa libération, il dévoilera son identité et le lieu de son incarcération.
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D’abord parce que le code pénal prévoit lui même le barème, et la présentation des affaires sont toujours faites en fonction de la sanction maximale. Par exemple : il risque perpette, ou tant d’années. Ce qui démontre, à l’évidence, qu’il y a aussi un minimum. Donc, quelque soit le cas, la peine sera toujours dans la fourchette prévue par la loi et, au regard des ces 10 dernières années, c’est plutôt vers le haut de cette fourchette que les juges prennent les décisions, surtout si on défie les flics, les juges et les matons.
L’individualisation de la peine gomme toute l’interaction sociale
Mais avant d’aller plus loin, regardons, lecteur, ce qu’est vraiment cette pseudo modernité de ce système judiciaire.
Individualiser la peine semble être une mesure qui tiendrait compte des spécificités de chacun, de son histoire, des raisons qui amènent telle ou telle personne à commettre ce qui est présenté comme un délit, de l’environnement dans lequel il vit et donc de moduler la sanction en fonction de tout ça. En vérité, il ne s’agit pas de ça du tout. Ça, c’est la devanture, la déco en quelque sorte, le discours théorique qui cache la réalité. L’individualisation de la peine, en fait, ne sert qu’à gommer toute l’interaction sociale et collective avec le comportement des individus pour faire entendre que la responsabilité est individuelle et seulement individuelle.
C’est malin, et surtout pervers. La misère, les ghettos, le rejet des individus du système scolaire, la précarité, la crise du logement et ses loyers honteux, le chômage, l’enfer qu’est devenu le milieu du travail, les injustices qui jalonnent la route de chacun, les privilèges judiciaires des nantis, l’écart grandissant entre les riches toujours plus riches, plus arrogants, plus méprisants et les pauvres toujours plus nombreux et encore plus pauvres, tout ça balayé, escamoté, ignoré. Le voyou n’est qu’un être malsain qui sait parfaitement ce qu’il fait (d’ailleurs, nul n’est sensé ignorer la loi…) et donc individuellement coupable.
Les juges se foutent de l’interdépendance de l’individuel et du social
L’individualisation de la peine est donc une supercherie qui donne à la société toute entière le moyen de se dédouaner de tout rapport avec les transgresseurs et dénier la complicité passive de chacun d’entre nous par notre aveuglement ou notre refus de savoir. Les riches et les gens de pouvoir peuvent parfaitement faire des lois scélérates et liberticides et affirmer ainsi que celui qui ne les respecte pas n’est ni un révolté (quelque soit son degré), ni un rebelle ni un protestataire ou encore moins un désespéré. Non ! C’est seulement son attitude individuelle à ne pas vouloir obéir aux règles collectives qui est en cause, donc un individu à surveiller pour le moins, et surtout à punir. Ça arrange bien les gens qui sont dans les clous. Les moutons sont rassurés et les dominants protégés.
Tous les sociologues, leurs études et leurs conclusions sur l’interdépendance de l’individuel et du social, les juges s’en foutent et rigolent bien lorsqu’on cite Michel Foucault ou Pierre Bourdieu. Ils ne veulent pas entendre que ce sont exclusivement les pauvres qui vont en prison (à quelques très rares exceptions près). L’environnement social n’est pas une cause, qu’on se le dise !
« Tous les pauvres ne font pas des délits », ajoutent- ils avec soulagement, heureux que ces derniers acceptent leur esclavage.
Autrement dit ceux qui ne se soumettent pas au système dominant, aussi injuste et pourri soit-il, sont à exclure et cette exclusion n’est due qu’à l’inadaptation du contrevenant. Circulez, y a rien à voir.
Partout se fait sentir la tentation de s’appuyer sur les institutions policières
Dénonciation grandiloquente des « violences urbaines », quadrillage intensifié des quartiers dits sensibles, répression accrue de la délinquance des jeunes et des étrangers, qu’importe qu’ils soient français, harcèlement des sans-abri, « tolérance zéro » au nom d’une République qu’on prostitue, gonflement continu de la population carcérale, surveillance punitive des allocataires d’aides, partout se fait sentir la tentation de s’appuyer sur les institutions policières, judiciaires et pénitentiaires pour juguler les désordres engendrés par le chômage de masse, l’imposition du salariat précaire, le rétrécissement de la protection sociale et ainsi, faciliter l’exclusion des opposants.
On nous dit que c’en est terminé de l’Etat-providence (la solidarité devient donc une providence ?) et que maintenant c’est l’Etat-pénitence. Cela annonce clairement l’avènement d’un nouveau type de gouvernement de la misère mariant la main invisible du marché, du travail déqualifié et dérégulé au poing de fer d’un appareil pénal intrusif et omniprésent. Cela s’appelle la criminalisation de la misère comme complément de la généralisation de l’insécurité salariale et sociale.
Lecteur, va seulement passer une après-midi dans un tribunal et écoute ce qui est dit
Voilà la véritable idéologie qui sous-tend cette individualisation. Tu penses bien, lecteur, que si les juges reconnaissaient les carences du système dit civilisé et ce qu’il génère, l’insurrection serait là plus souvent qu’à son tour. Cela reviendrait aussi à ce qu’ils dénoncent ce qui les a élevé au rang qu’il occupent. Ils ne vont quand même pas scier la branche sur laquelle ils sont assis.
Mais les juges font semblant de faire de l’individuel pour accréditer cette idéologie dévastatrice. Tout est bien huilé dans l’hypocrisie. Encore une fois lecteur, va seulement passer une après-midi dans un tribunal et écoute ce qui est dit au fur et à mesure que les affaires passent, tu verras si je caricature ou si je dis ce qui est. Si vraiment cet effort est surhumain pour toi, lis au moins la rubrique hebdomadaire intitulé « coups de barre » dans le Canard enchaîné.
Le juge décline l’identité du prévenu, lui demande confirmation, puis il évoque la situation financière de la personne incriminée en lui demandant ce qu’il fait (travail, RSA, etc.). Ensuite, donc très rapidement puisqu’en 2 minutes le CV est dressé, il passe aux faits reprochés et demande des explications sur le déroulement de l’affaire jugée.
Lorsque je dis explications, ce sont plutôt des sommations auquel le prévenu doit répondre, et dans les phrases on sent très bien que la personne est déjà jugée coupable avant qu’elle n’ait dit quoi que ce soit. C’est avant la plaidoirie des parties civiles, lorsqu’il y en a, et le réquisitoire du procureur, que le juge évoque la situation personnelle du renégat. Cela consiste à éplucher le casier judiciaire de celui-ci. Il montre par là même que cette personne n’est pas là par hasard et que tout ce qu’il a pu dire n’est que mensonge et évitement, son passé le dit.
Pour le juge, c’est ça l’individualisation, il a évoqué le cas individuel.
Quant aux comparutions immédiates…
Je ne parle même pas de la comparution immédiate où il n’y a pas tous ces chichis de pacotille, ce sont les faits, rien que les fait et le casier. Le prévenu est là uniquement pour faire amende honorable, dire qu’il regrette et ne recommencera plus. Et on l’envoie dans les cordes en disant que les regrets c’est bien beau mais les faits sont là, même si la magistrature adore qu’on lui donne raison.
Elle garde secrètement cachée sa jouissance dans sa certitude de ne jamais se tromper et de représenter le bon sens (pour qui?) et le peuple qu’elle méprise.
Au même titre que la religion a séparé l’homme de Dieu, que la psychologie a séparé l’homme de lui-même, la Justice sépare les hommes de la société. L’individualisation des peines n’est qu’un artefact de l’individualisme triomphant voulu par le système capitalisme et de l’adulation de la méritocratie réservé à quelques uns à travers la concurrence du chacun pour soi et du chacun sa merde.

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